Sécurité : la reconnaissance faciale débarque dans la région

24 janvier 2018
Par sarah rios

À Marseille, les logiciels qui analysent les images de vidéo-protection et ceux qui croisent les données des acteurs publics arrivent à grands pas. La Ville est aussi tentée par l'application "Reporty", testée à Nice et qui sert à signaler - une sorte de "délation" pour ses détracteurs - une incivilité, un délit ou un crime. Le Président de la Région, Renaud Muselier, rêve, lui, de reconnaissance faciale à l'entrée des lycées... Même dans les petites communes de Châteaurenard et de Sisteron, la folie "vidéoprotection" fait, rapidement et sûrement, son chemin, avec deux taux d'implantation par rapport au nombre d'habitants parmi les plus hauts du pays ! La CNIL, garante des libertés individuelles, est débordée sous ces dizaines d'initiatives, considérées comme "politiciennes" par le sociologue Laurent Mucchielli. Alors Big Brother, jusqu'où iras-tu et peux-tu réellement nous protéger davantage ?

"L'anticipation de faits nécessite une surveillance de masse"

Il n'a pas été avare en superlatifs, Christian Estrosi. Il y a une dizaine de jours, le maire de Nice présentait "Reporty", une application tout droit venue d'Israël et qu'il rêve de voir installée sur tous les smartphones niçois. "Une application révolutionnaire", arguait-il. Lui, le maire meurtri par le terrible attentat au cours duquel 86 personnes ont été tuées et 456 autres blessées, le 14 juillet 2016, sur "sa" promenade des Anglais, au coeur de "sa" ville qu'il présentait comme inviolable grâce à sa vidéo-protection ("Avec 999 caméras, et une caméra pour 343 habitants, je suis à peu près convaincu que si Paris avait été équipée du même réseau que le nôtre, les frères Kouachi n'auraient pas passé 3 carrefours sans être neutralisés et interpellés", avait-il assuré lors d'un conseil municipal au lendemain des attentats de Charlie Hebdo, NDLR), croit encore et toujours en la technologie pour protéger ses administrés. "Lorsqu'elle peut y contribuer, en rendant aujourd'hui possible ce qui relevait de la science-fiction, pourquoi s'en priver ?", feint-il de questionner...

Dans son communiqué de presse, la mairie met clairement dans la boucle ses riverains : "Si vous êtes témoin d'une incivilité (nuisance sonore, tag, dépôt sauvage) ou d'une situation critique (vol, agression, incendie, inondation), par une simple pression sur le téléphone, l'application renvoie au centre de supervision urbain la vidéo en direct". Le tout en "haute qualité". Conflit sémantique : quand la Ville parle de signalement, l'opposition crie à la délation. "Dénoncer un délit n'est pas une délation, rétorque les communicants niçois, personne ne conteste le rôle majeur des lanceurs d'alertes, l'État y a recours, la loi prévoit même un statut".

À Marseille, Caroline Pozmentier, la pugnace adjointe au maire LR en charge de la sécurité et de la prévention de la délinquance, attend avec impatience les résultats des deux mois d'expérimentation, mais a d'ores et déjà demandé à sa police municipale de mesurer l'impact d'une telle mise en place. "On va créer des milices numériques donc ? On avait déjà 1 million d'entraîneurs de foot à Marseille, on va maintenant avoir 50 000 policiers municipaux !, ironise le chef de l'opposition municipale, Benoît Payan (PS). Ça va provoquer une surcharge de travail pour les policiers municipaux qui vont passer leur temps à vérifier des dizaines d'informations, sur une terrasse qui va dépasser d'un mètre son emplacement, sur une prostituée trop visible, un voisin à l'allure patibulaire, un autre qui se gare mal..." Dans l'autre coin du ring sécuritaire, Caroline Pozmentier a déjà affûté ses arguments : "Il faut arrêter l'hypocrisie sur les moyens modernes, tacle-t-elle, le temps d'intervention sera forcément réduit, et elle sera plus pertinente. Et puis vous savez, la délation elle existe déjà, le maire reçoit chaque jour des dizaines de lettres anonymes dénonçant tel ou tel... Tout ça, c'est une culture que nous devons mettre en place peu à peu".

"Tout ça", c'est la révolution numérique en train de s'enclencher à Marseille, nommée "le big data de la tranquillité publique", dopé par une idée fixe, plus qu'ambitieuse : arracher l'étiquette de "capitale du crime" à Marseille, et y coller celle de "safe city", et même celle de ville la plus sûre d'Europe. "Il ne faut pas refaire les erreurs du passé et décloisonner ! Je l'espère dès mars, nous pourrons croiser les données et archives météorologiques, routières, celles des marins-pompiers, des réseaux de transports, peut-être à terme celles de la police, pour être au meilleur moment au meilleur endroit au plus tôt", plaide Caroline Pozmentier. "On ne pourra pas prédire les événements mais les anticiper avec cette aide à la décision".

Les milliers d'heures d'images captées par les presque 1 500 caméras disséminées en ville (2 000 prévues en 2020) seront, elles, analysées par des logiciels dits intelligents. Les enquêteurs de police s'en frottent déjà les mains. "On ne peut plus se passer de ces technologies parce qu'une enquête c'est recueillir des indices et que ces appareils, qui permettent d'avoir des capteurs un peu partout, en brassent énormément, admet un haut gradé de la sécurité publique, mais il faut une sensibilité dans l'analyse de ces remontées d'infos et dans le passage à l'action qui ne peuvent être aux mains que de l'humain. Évidemment, ces élus font de la politique, voire de la politique politicienne, parce qu'ils laissent penser que s'ils investissent là-dedans c'est que l'État n'en a pas les moyens ou l'envie. Et puis c'est toujours plus simple de faire un point presse sur cela que sur la formation professionnelle ou la création d'emplois..."

Plusieurs élus de droite de la région se sont engagés depuis plusieurs années dans une course effrénée à l'équipement numérique. À Sisteron, le maire LR Daniel Spagnou, qui dispose déjà de logiciels de lectures de plaque d'immatriculation, va doper son parc de caméras, passant de 29 à 81 en 2018, pour 8 000 habitants, soit un des taux les plus forts en France, "principalement pour surveiller les écoles, le centre-ville et le parc d'activités Val-Durance", détaille son directeur de cabinet. Idem à Châteaurenard, où le "filloniste" Bernard Reynès a fait de sa commune de seulement 15 000 âmes un laboratoire technologique avec une caméra pour 110 habitants !

"Évidemment, la reconnaissance faciale dans tout le centre-ville serait l'ultime étape ! Mais pas pour surveiller, pour repérer les délinquants", lâche Michel Lombardo, l'adjoint à la sécurité. Une technologie biométrique - qui fait fureur en Chine où les citoyens y récoltent des bonnes notes quand ils se comportent bien - sur laquelle fantasme aussi le président LR de la Région, Renaud Muselier, qui souhaite l'installer à l'entrée de tous les lycées (lire ci-contre).

"La révolution du big data, c'est-à-dire la collecte et le croisement de données, va toucher tous les domaines", affirme Elie de Travieso, spécialiste en cyberdéfense et dont la société Phonesec contribue à l'installation de la plateforme de la mairie de Marseille. "Pour détecter des comportements anormaux, et anticiper des faits, il faut forcément une surveillance de masse, et à moins de quintupler les effectifs de police, la technologie est le seul moyen d'améliorer les résultats. Quand un capteur sonore, dont Marseille devrait être aussi équipée, alerte sur des hurlements et que des caméras observent des gens qui fuient, ça permet de réagir plus vite que quand on attend des appels au 17 !".

"De toute façon, on est déjà fiché partout !"

On pensait voir cela dans le futur. Sauf que le futur n'a jamais été aussi proche. "Je vous annonce ma volonté d'expérimenter en 2018 la reconnaissance faciale dans nos établissements scolaires", lâchait il y a quelques jours, au beau milieu de ses voeux, le président LR de la Région, Renaud Muselier. "Sur la sécurité des lycées et des lycéens, je serai absolument intraitable ! Ils doivent demeurer des sanctuaires de la République et aucune forme de violence ne saurait y être tolérée". Et l'élu d'affirmer haut et fort : "Nous sommes prêts, les logiciels sont développés par notre partenaire CISCO, il ne nous manque plus que l'accord de la CNIL et du gouvernement !" La CNIL étudierait toujours le dossier, selon nos informations. "Dans tous les cas, nous donnons juste un avis que le conseil d'État et le gouvernement consultent", affirme-t-on au service communication du gardien des libertés individuelles qui avait déjà émis un avis négatif à un élargissement du test accordé à la ville de Nice dans le cadre des matchs de l'Euro 2016 de football.

À Marseille, les logiciels qui analysent les images de vidéo-protection et ceux qui croisent les données des acteurs publics arrivent à grands pas.

Alors, comme c'est déjà le cas dans l'école publique de Nashville, dans l'État du Tennessee aux USA depuis 10 ans, la reconnaissance faciale va-t-elle être expérimentée au lycée Ampère (10e) de Marseille ? "Le dispositif prévoit l'installation de caméras à usage biométrique et de caméras dites classiques nécessaires au suivi des personnes entrantes", précise le service communication de Renaud Muselier.

"Allons-y, n'ayons pas peur d'innover pour protéger nos enfants !, plaide Caroline Pozmentier, l'adjointe au maire de Marseille en charge de la sécurité, le but n'est pas de savoir si le minot va à l'école, mais bien de vérifier qu'une personne qui veut entrer est bien un élève".

Hier matin devant l'établissement, un parent d'élève se montrait perplexe : "On ne peut pas faire à l'ancienne ? Un surveillant, qui est censé connaître ses élèves, qui contrôle les entrants grâce à leur carnet de correspondance ? C'est une école, pas une prison. Et puis, au pire, il ferait mieux de tester cela sur un lycée où il y a vraiment des intrusions, pas sur un lycée calme".

Faille générationnelle et donc numérique obligent, son fils, Grégory, ne voit pas d'inconvénient majeur à cette révolution : "Ça ferait sûrement bizarre au début, mais me faire scanner le visage ne me poserait pas de problème tant que ça améliore la sécurité". Smaïn, un autre lycéen, abonde en ce sens : "Tôt ou tard, ça devait arriver ! C'est relou de sortir tout le temps son carnet, au moins avec la reconnaissance faciale ça irait vite, et puis de toute façon on est déjà fiché partout alors..."

"On regarde l'objectif et la proportionnalité du moyen d'action"

Même si tous les élus contactés assurent qu'ils agissent dans une stricte légalité et avec le plus grand des sérieux, à la commission nationale de l'informatique et des libertés (CNIL), on l'avoue sans détour : on est un peu débordé depuis quelques années. Il faut dire que les demandes de conseils arrivent de toutes parts. Et évidemment dans ce flot d'ambitions de "smart city", de ville intelligente écrit en frenchy, la commission se doit d'être la gardienne des données personnelles et des libertés individuelles. "On regarde l'objectif à atteindre, et la proportionnalité du moyen d'action, confie une des porte-parole, on se pose les questions suivantes : à quoi ça sert ? Quelles données vont être collectées ? Combien de temps vont-elles être conservées ? Combien de personnes vont y avoir accès ? Est-ce que tout est mis en place pour protéger ces données de personnes mal intentionnées ? Les personnes qui seront dans les radars de ces caméras et autres technologies en seront-elles bien informées ?"

Dans un rapport publié à l'automne, la CNIL qualifiait l'étude de l'impact sur la vie privée de ces avancées technologiques de "parent pauvre de ces travaux" et ajoutait même : "L'individu reste un problème à régler, ou au mieux (...) un smartphone ambulant dont les données seraient essentielles à la bonne conduite de la ville".

L'application Reporty et l'idée de reconnaissance faciale au lycée sont, d'ailleurs, toujours étudiées par les spécialistes de la commission...

"C'est du marketing industriel récupéré par des politiciens !"

Source: LaProvence